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La glace

Il est 17 heure 48. Paris, fin juin. Les pavés et les filles ont pris le soleil toute la journée. Les petites robes à fines bretelles se baladent, les espadrilles sont à moitié enfilées. Les nappes, le vin rouge et autre camembert fleurissent le long des quais. Ca sent les sourires et les discussions de vacances. Quelques guitares sont de sortie, le poète recherche le temps perdu sous un saule, l’artiste croque un coin de rue fleuri.

L’été à Paris, on oublie qu’on a passé six mois d’hiver à grelotter. Grelotter est un art de vivre à Paris. L’élégance qu’on se doit de représenter nous force à bouder les doudounes et les après-ski. Alors on a de beaux manteaux dans lesquels l’air circule allègrement. Un seul bouton. Et encore, on le déboutonne. Les beaux escarpins, les petites baskets… Les chevilles à l’air quoi. On en devient presque heureux de s’asseoir au chaud dans le métro, ligne 13.

Lors des premières soirées tièdes que l’on passe à marcher le long des quais ou à boire un coca en terrasse, on oublie les frissons, les manteaux, tout ça. C’est comme une renaissance. On se surprend à sourire, les mains dans les poches, la chemise volant. Tout est plus joli, plus rouge, plus jaune. Les orteils, enfin libres, se baladent joyeusement dans les sandales en cuir.

Je marche d’un pas tranquille, disponible pour la terre entière. Tel le héros d’un film de Jeunet, je suis prêt à être accosté par n’importe qui, à donner le chemin, à sourire à quelque paire d’yeux bleus. Le moment est parfait. J’écoute un vieux tube des Coasters qui me fait dodeliner de la tête.

Je suis place Saint André des Arts et décide d’aller m’acheter une glace. Comme ça. Il y a cinq minutes, je n’y pensais pas. Mais l’idée du parfum froid dans ma bouche me transporte en Arizona et d’un coup, j’ai besoin de me désaltérer. Tout ça parce que je viens de croiser un joli couple plein de bonheur pendu à un sorbet rouge et blanc.

J’adore les glaces. D'abord parce que c’est beau. Les couleurs me tentent presque plus que le goût je crois. La façon dont la glace repose dans les bacs est une invitation à y plonger. J’ai envie d’y enfouir mes bras et de malaxer. Elle me regarde, épaisse et onctueuse ; elle ondule comme une coulée de lave et se termine par une petite pointe provocatrice sur le dessus. Les langues de glaces ne demandent qu’à être sensuellement roulées en boule. C’est tout de même le seul aliment que l’on lèche en toute impunité. Lèche une entrecôte au restaurant et tente de rester digne.

C’est à mon tour.

J’avais réussi à mettre d’accord mon ventre, mes yeux et mes papilles mais lorsque je dois parler, je ne sais plus.

Faut-il privilégier un parfum qu’on affectionne, une valeur sûre en somme ?

Tenter une association de goûts et de couleurs pour profiter de toutes celles qui s’étalent devant moi et n’en rendre aucune jalouse ?

Dois-je rester sur les classiques dont je connais les subtiles étapes en bouches ou bien oser le Yuzu ou autre pêche de vigne ?

J’opte évidemment pour le cornet.

S’il est maison.

Et non en carton orange fluo.

Mais l’association du croquant et du juteux vaut tous les petits pots du monde.

Le regard bovin de la jeune employée, sa cuillère à glace qu’elle tient nonchalamment en l’air le poignet cassé, son bras gauche appuyé sur sa hanche et son chewing-gum passant d’une mâchoire à l’autre avec nervosité m’amènent à cette conclusion implacable : il est temps de prendre une décision.

Elle se penche. La cuillère plonge dans le bac. Je suis scotché devant la vitre. A mesure que la sphère se forme, je me décompose. Le cornet s’habille peu à peu, jusqu’à l’éclosion de la fleur glacée.

Elle me tend mon cône, je le saisis. Et d’un coup, toute la lumière de Paris m’enveloppe. Les projecteurs du soleil illuminent ma glace.

Je suis brillant. Je le vois au regard des gens. Je retrouve les amoureux, les jupes, la tiédeur du mois de juin. Je suis invincible, mon cornet à la main. Je le garde intact quelques minutes. Juste le temps de crâner un peu. Qu’on me voie avec. Que je déclenche une pulsion. Que la petite fille pointe ma glace en tirant la jupe de maman.

Quand il est enfin temps de rattraper la première goutte et que mes papilles s’affolent, survient l’extraordinaire.

NON. Ce n’est pas possible. Ça n’arrive jamais ça. Que dans les mauvais films comiques. Je ne suis pas le héros d’une comédie, je ne suis pas celui qui faire rire. Je ne peux pas être celui qui fait rire.

Je reste coi. A présent, les projecteurs sont braqués sur les visages rieurs de tous les badauds. J’ai l’impression que Paris ri à gorge déployé. La tour Eiffel me pointe du doigt en pouffant. Saint Michel se bidonne du haut de sa fontaine.

A deux centimètres près, le pigeon décorait un pavé parisien. A deux mètres près, le crâne

d’un vieil homme.

J’avais pourtant écarté l’idée d’une association de parfums.

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Louise


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