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Dans le premier carré du deuxième wagon du métro ligne 6 direction nation

Cette vieille femme doit avoir dans les 90 ans. Elle marche le dos courbé. Elle essaye péniblement de regarder vers le haut, luttant contre la force invisible de l'âge qui appuie sur sa nuque. Cette dame garde son petit sac en bandoulière serré contre son cœur. Elle ne met pas de chaine en or, son amie lui a raconté une histoire de vol à l'arraché qui lui a fait peur, il y en a de plus en plus parait-il. Cette dame s’est donc assise sur le siège contre la vitre dans le sens de la marche du premier carré du deuxième wagon du métro ligne 6 direction Nation. On lui laisse souvent la place à cette dame. Elle est souvent gênée mais ne refuse jamais, elle sait bien qu'elle n'a plus beaucoup d'équilibre. Elle s’est bien habillée, a fait attention à bien remonter ses mi-bas parce qu’elle ne veut pas ressembler à la vieille du rez-de-chaussée de son immeuble. Elle a repassé le col de son chemisier blanc avant de sortir. Elle n'aime pas quand il y a des virages trop brusques ou quand le chauffeur parle mais qu'on y comprend rien. Elle aime quand un bébé la regarde avec ses grands yeux tout ronds. La dame se lève un arrêt avant le sien pour ne pas tomber en se mettant debout et puis parce qu'elle a toujours un peu peur de ne pas marcher assez vite pour sortir.

Il rentre dans la rame. Il s'est assis à la place de la vieille dame. Il a l'air fatigué. Il porte un trench noir sur un costume sombre. La quarantaine passée, il commence à être marqué par différentes rides d'expressions. Il n'aime pas le métro mais c'est pratique. Un jour il aura une moto. Mais pour le moment il a peur d'être en retard à son rendez-vous. Alors il est là. Il est trop grand pour les sièges du métro, il est gêné avec ses genoux. Il est stressé et a mal au crâne. Il regarde sa montre, il essuie furtivement la trace sur ses chaussures vernies. Il porte une mallette fine, qui contient son Ipad et 2 stylos. Il a hâte de rentrer chez lui ce soir, d'enlever sa cravate, de se mettre sur son canapé en cuir et de dire à sa femme qu'il a passé une journée é-pui-sante. Il sort son Iphone et envoie un message à sa fille pour savoir si elle a réussi son contrôle de géographie. Elle lui répond que c'était hier et qu'elle pense avoir la moyenne. Il aime voir une belle jeune femme en face de lui. Qu'elle évite son regard en se retenant de sourire. Il n'aime pas être obligé d'entendre le râle des S.D.F. qui débitent en boucle le même refrain trop pathétique pour susciter la charité. Il sort en faisant attention à son pli de pantalon et marche la tête baissée.

Ils rentrent. Ils encombrent le passage. Ils s'excusent, essaient d'être le moins pénibles possible mais n'y arrivent jamais. Ils transportent de grosses valises, des baskets neuves et leur ticket à la main. Ils ont des paillettes dans les yeux. Ils prononcent les stations avec leur accent ce qui fait glousser certains usagers blasés derrière leur journal. Leurs joues sont rouges, elles sentent le vent du Trocadéro, les marrons chauds du boulevard Hausmann, le soleil des quais St Michel. Nos explorateurs en baskets manquent de tomber à chaque freinage mais se rattrapent in extremis en riant. Les Parisiens les observent du coin de l’œil. Comme s’ils guettaient des insectes nuisibles. Qu’est ce qu’ils parlent fort. Et qu’est-ce que c’est que ce look. Le plan du métro à la main, sérieusement… Mais les touristes continuent de voir la vie en rose dans le premier carré du deuxième wagon du métro ligne 6 direction Nation.

Et puis y’a celui là, son accordéon dans la main, que personne ne regarde, que personne n’écoute mais que tout le monde entend. Il est le décor, la touche parisienne. Enfin plus tellement parisienne puisqu’il joue un tube sud-américain et que c’est à peine si l’on comprend ce qu’il dit lorsqu’il passe dans les rangs, la main tendue. Une petite tête rousse sur les genoux de sa maman le regarde, et sourit. Il s’accroche à son regard sincère puisque de toute façon les autres passagers du deuxième wagon du métro ligne 6 direction Nation n’ont plus d’yeux. C’est comme s’ils n’avaient plus de tête. Seulement des corps droits, tendus, transpirants, gris. Il réussit à gagner 50 centimes de la part de la maman sans tête de la petite rouquine. Il a bien vu que c’était à contrecœur et qu’elle avait un air de dégoût. Et puis de toute façon tant pis, l’important c’est les 50 centimes. Il se prépare à changer de wagon et à rejouer son tube sud-américain. Et à rechanger de wagon et à rejouer son tube sud-américain. Et à rechanger de wagon…

Il s’écroule sur le siège contre la vitre dans le sens contraire à la marche du premier carré du deuxième wagon de la ligne 6 direction Nation. Personne en face de lui, à part ses pieds sur le siège. Faut avouer que c’est vraiment plus confortable. Il est isolé entre deux énormes écouteurs qui semblent lui comprimer la tête et faire sortir ses yeux de leurs orbites. Ses voisins pourraient très bien danser tant le son qui en sort est fort. Mais ils se contentent de le maudire dans leur tête. Très fort. Mais ça ne s’entend pas ça. Lui, regarde le paysage. Hochant de la tête à intervalles réguliers. Il a l’impression d’être dans un clip et que ceux qui l’entourent sont des figurants. La proie arrive enfin. Une paire de jambes en bas noirs se faufilent dans le carré et ses pieds cèdent la place. Il tend son piège à filles. Elles détestent. Les deux jambes en bas noirs se retrouvent entre les siennes. Eues. C’est ergonomique, ah si, vraiment ! Faut savoir optimiser l’espace. Son regard se dirige vers les bas noirs. Des bas noirs à la jupe verte, de la jupe verte au manteau gris, du manteau gris au visage d’ange.

Ils déboulent tout à coup dans la rame à grand renfort de rires et de cris. Nous étions plongés dans le coma et nous voilà au beau milieu d’une animalerie. Perchées sur leurs échassent, elles ont les yeux poudrés et les lèvres carmin. Les cous et les poignets scintillent, les crinières s’affolent. La rame sent la fête. Le goulot des bouteilles, carmin lui aussi, passe de mains de mains en semant quelques gouttes d’or. Les poulettes sont cramponnées au bras de quelques paons en cravate. Ils se tiennent aux bars du haut du métro, sans se rendre compte que leur chemise blanche est sortie de leur pantalon.Ca brille aux pieds, ça luit sur le caillou, ça cligne de l’œil, ça cocotte sec. Les bouches sont pleines de grandes dents blanches, les vestes caches de grands décolletés roses. Ca va aller danser là où les basses couvrent les bruits du cœur. Ils bousculent les autres puisqu’ils n’ont d’yeux que pour leur bonheur et leur pétillant. Tout cela dans un joyeux barouf laissant de marbre le reste des convives. Ils n’ont pas le cœur en joie mais repensent en secret au temps où c’était eux, les princes de la rame.

Et puis y’a moi. Je suis là, entre les jambes, sous les jupes, à côté des pieds et des journaux, allongé de force sur une surface inquiétante. On me regarde de haut. Certains ont peur, d’autres me touchent avec un grand sourire niais. Une grosse dame m’a marché sur la queue tout à l’heure. J’ai protesté mais n’ai reçu en récompense que les foudres des ombres au dessus de moi. Je ne vois presque pas la lumière d’où je suis. Je ne suis pas sûr qu’elle provienne du soleil, ou alors c’est un soleil blanchâtre et fébrile. Je ne le vois pas, tant il y a de manteaux qui font écran. Une forêt de manteaux gris dressés, tanguant au gré des mouvements de la cage dans laquelle nous sommes enfermés. Ca y est, cette fois-ci c’est à mon tour de me frayer un passage entre toutes ses jambes et de descendre du manège avant que la sonnerie du nouveau tour ne retentisse. Et dans le premier carré du deuxième wagon du métro ligne 6 direction nation, de nouveaux personnages viendront faire tâche. Eux aussi, rêveront d’être ailleurs.

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Louise


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